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TÉMOIGNAGE DE YARMOUK #2

« Au final c’est la société internationale qui est responsable
de cet extrémisme en Syrie »

 

Abu Zeid est originaire du camp de Yarmouk. Membre du Fatah de 2000 à 2007, il est un activiste au sein des camps de réfugiés palestiniens en Syrie depuis cette période, juste avant la Seconde Intifada. Il est actuellement réfugié politique en France.

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Le Fatah en Syrie

– Nashara : Sur quoi était basé ton activisme ?
– Abu Zeid : Le mouvement du Fatah était interdit en Syrie, donc généralement nos activités se faisaient à l’intérieur des camps palestiniens, notamment à travers des activités culturelles.
Le Fatah est interdit depuis 1982, après qu’Israël soit entré à Beyrouth. Il y avait un différend entre Yasser Arafat et Hafez Al Assad, notamment parce que le Fatah a soutenu la résistance libanaise, dont Kamal Jumblatt. Or la Syrie était aussi dans le conflit et a combattu Israël, mais son rôle a été minimisé par Arafat. Al Assad demandait une reconnaissance qui ne lui a pas été accordée. Après 1982, il y eut une rupture entre le Fatah et le régime syrien, c’était la guerre des camps, notamment avec Ahmed Gibril qui est parti.

La répression envers les militants du Fatah prenait quelles formes en Syrie ?
– Beaucoup de personnes ont été emprisonnées, par exemple cela fait vingt ans que mon oncle est en prison. Nous n’avons aucune nouvelle de lui, nous ne savons pas s’il est en vie ou s’il est mort. Après la rupture [entre la Syrie et le Fatah], toutes les personnes affiliées au Fatah ont été arrêtées et emprisonnées. Les bureaux du Fatah au sein des camps ont été confisqués et confiées à A. Gibril et Abu Moussa. Lorsqu’on entrait en prison, on s’appelait un « Arafati », c’est-à-dire que tu soutenais Arafat. Pour simplement avoir soutenu, ou aimé Arafat, on pouvait être emprisonné d’un à vingt ans de prison. Les gens sont sortis récemment de prison, juste avant la révolution.
En 2003, Bachar Al Assad a commencé à accepter que certaines personnes proches d’Arafat occupent à nouveau des postes au sein des bureaux du mouvement, notamment dû au fait qu’Arafat ait été assiégé par les Israéliens.
Le régime syrien nous connaît depuis 2001, car nous faisions des manifestations à l’intérieur des camps de réfugiés. Beaucoup parmi nous ont été arrêtés, mais après 2005 il n’y a plus eu de problèmes. On pouvait plus se poser la question de savoir comment régler la situation palestinienne : pacifiquement ? solution de deux États ? etc.

Peux-tu continuer à expliquer ton parcours ?
– Beaucoup de personnes dans les camps de réfugiés palestiniens aimaient le Fatah, car c’est un mouvement historique que nos pères ont connu. Nous organisions des événements culturels afin de se protéger de la répression du régime syrien. Tous les autres camps prenaient exemple sur le camp de Yarmouk : faire de nouvelles associations culturelles plutôt que politiques. Nous avons essayé de faire ça après 2007, lorsque le régime syrien s’est allié au Hamas et à l’Iran. Nous étions contre la présence exclusive du Hamas à Gaza qui faisait comme le régime syrien dans les années 80 : exclure les autres partis / organisations. Pour nous, il fallait nous battre, mais avec la culture : des groupes de chant par exemple, nous introduisions des livres censurés et interdits en Syrie, nous distribuions des CD composés par nos soins, nous organisions des campagnes de sensibilisation et de prise de conscience, etc. Nous étions contre le régime, mais pas de façon directe. Cette période était difficile et mauvaise pour nous, mais elle était bien pour le parti car tout le monde se rassemblait autour des camps.

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Les événements de mai et juin 2011

Comment en es-tu venu à quitter la Syrie ?
– Alors, la révolution a commencé en Syrie. Nous nous étions déjà posés la question de savoir ce qu’on allait faire si la révolution se propageait en Syrie. Dès que ça a commencé, nous avons fait une campagne au sein des camps en Syrie (notamment à Homs, car il y avait déjà beaucoup de groupements armés) afin de promouvoir une résistance pacifique. Nous l’avons fait dans les camps et dans les coins environnants : comme Midan, el Hajra el Aswad.
Nous ne voulions pas, nous, Palestiniens des camps, entrer directement dans la révolution, car on savait combien le régime était prêt à exploiter ce prétexte. Par exemple, le 2 août lors de la révolution de Daraa, le régime a dit que c’était les Palestiniens qui étaient à l’origine de la révolution. C’est pourquoi nous avions peur de mener des actions de l’intérieur des camps.
Nous avons commencé par un mouvement qui invitait les personnes à se rendre au Golan, nous voulions mener la 3ème Intifada pacifique. J’étais moi-même responsable des personnes sans appartenance à un parti politique dans les camps. Nous nous réunissions avec toutes les autres organisations, y compris le Fatah. J’avais cette idée : je voulais qu’on aille en Israël car ceci est notre droit, mais de façon pacifique (non armée). Au début, les organisations palestiniennes et le régime syrien s’opposaient à ce projet. Ils étaient contre l’idée qu’on aille en Palestine sans armes. D’ailleurs, ils étaient tout simplement contre l’idée qu’on se rende en Palestine ou à la frontière.
Deux jours avant d’aller au Golan, le régime a accepté que nous y allions et que nous fassions un discours comme chaque année à l’occasion de la Nakba. Lorsque le régime a accepté, nous savions qu’il allait se servir de cet événement.

Le 15 mai 2011, les jeunes sont arrivés là-bas, à la frontière. Il y avait le parti Baath et quelques révolutionnaires. Pour nous, si nous allions au Golan c’était pour franchir la frontière. L’idée était d’entrer individuellement et à pied en Israël.
C’est ce que nous avons fait, nous sommes arrivés à la frontière. Certains sont entrés en Israël, il y eu une altercation avec les Israéliens. Ces derniers ont tué trois personnes, c’était nos amis de Yarmouk. Cinq cent personnes environ ont été blessées avec des balles en caoutchouc.
Nous sommes revenus dans les camps. Il y a eu des manifestations pour les martyrs, on se demandait où était l’armée syrienne pendant que les Israéliens tiraient sur les Palestiniens. À quoi sert l’armée syrienne, à part tirer sur les civils de Daraa ?
Ensuite le régime, et notamment Rami Makhlouf (cousin de B. Al Assad) a fait un discours de Londres en disant que la sécurité d’Israël dépendait de la sécurité de la Syrie.

Que s’est-il passé ensuite ?
– Un mois après, le 6 juin, c’était la commémoration de la Naksa, date à laquelle le Golan a été colonisé. Le régime, par le biais d’A. Gibril, a voulu refaire ce qui avait été fait le 15 mai pour montrer au monde que la chute du régime serait un facteur déstabilisant pour la région. Les activistes du Baath ont essayé de nous convaincre d’y participer, organisations palestiniennes et indépendants. Mais nous, nous ne voulions pas. Notre message était de dire à Israël que nous n’oublions pas notre pays et que nous voulons y revenir, peu importe le moyen, pacifiquement ou autre. Notre message avait été livré.
Les Israéliens avaient mis de nouvelles mines aux frontières et du fil barbelé pour éviter un nouveau mouvement dans le Golan. Le 15 mai, cela faisait trente ans qu’il n’y avait pas eu de mouvement populaire dans la région. Les Israéliens n’avaient rien prévu pour éviter cette marche. Nous, on croyait qu’il allait y avoir des mines. Or c’étaient les vieilles, celles qui s’activent en présence des voitures, et non des personnes. C’est pour ça qu’elles n’avaient pas explosé. Mais nous savions que si nous y retournions il y aurait plus de morts, c’était sûr ! Car Israël avait militarisé la zone entre les frontières et le Golan.

Le régime a dit qu’il n’y aurait pas de marche vers le Golan. Cependant, le Baath palestinien et le FPLP-CG travaillaient à l’intérieur des camps pour convaincre certains Palestiniens d’aller au Golan, de ne pas annuler l’événement. Deux jours avant, le 4 juin 2011, le régime a commencé à noter les noms des personnes qui voulaient partir, notamment avec l’aide de certaines associations, qui étaient les outils du régime à l’intérieur des camps.
Nous avons monté une tente et nous avons essayé de convaincre les gens de ne pas y aller. Le 6 juin au matin, nous dormions dans les rues pour bloquer les bus qui devaient entrer pour emmener les Palestiniens au Golan. Ils les emmenaient à la mort, nous étions contre. Ils allaient utiliser les Palestiniens pour montrer au monde et à l’ONU que le régime de B. Al Assad ne devait pas chuter, et le cas échéant les Palestiniens allaient créer des problèmes.
Nous arrêtions tous les bus qui entraient, même ceux qui venaient chercher les gens pour les emmener au travail. Des jeunes contrôlaient ces bus pour voir qui y montait. Devant le camp, des gens de Damas, du Baath c’est-à-dire, ont essayé de mobiliser des jeunes pour aller au Golan. Nous sommes rentrés chez nous car, pour nous, personne n’allait y aller. Mais, dans l’après-midi, on m’a appelé pour me dire que certains y étaient allés. À la télé syrienne, il y avait un direct de la frontière au niveau du Golan.

C’était des Palestiniens qui sont allés à la frontière ?
– Oui des Palestiniens du camp, ils avaient 16 ou 17 ans, c’était des jeunes. Nous avions peur pour eux, nous pensions aux morts à Daraa. Pour eux, ils allaient mourir alors autant mourir au bon endroit [frontière israélienne], un endroit qui avait de l’importance pour eux.
Nous sommes partis afin de ramener les gens, leur dire que ça servait à rien de mourir là-bas. Ça n’avait aucune utilité.
En fait, il y avait plus de Syriens. Le régime avait une propagande claire : montrer à la télévision que des jeunes allaient à la frontière. Certains étaient du camp. Entre le camp et le Golan il y a une heure, ce n’est pas beaucoup. L’idée était de montrer en direct ces jeunes, les gens iraient chercher leurs enfants et tous se feraient tuer. Le 15 mai, sur vingt kilomètres il n’y avait pas de réseau téléphonique, donc pas de télévision, pas d’ambulance, etc. Cette fois-ci, c’était différent : il y avait des journalistes, du réseau internet, des secours, etc. Le régime savait ce qu’il faisait.
Nous sommes arrivés à la frontière, les Israéliens étaient armés. Ils avaient construit une colline de terre et, devant cette colline, ils avaient fait une tranchée remplie d’eau, il y avait aussi des mines. Les Israéliens étaient en hauteur, l’armée syrienne aussi. Les gens étaient dans la vallée, entre les deux collines. Les gens mourraient entre les deux armées. Moi j’étais en hauteur, je voyais cela. Les gens essayaient juste d’enlever le barbelé pour aller chercher leurs enfants. Les Israéliens tiraient sur les personnes, alors même qu’ils étaient sur le territoire syrien. Ils nous tiraient dessus comme si nous étions des chats. Il y avait les casques bleus et une coalition internationale. Nous leur avons demandé de réclamer aux Israéliens un cessez-le-feu de dix minutes à une demi-heure juste pour dire aux gens de reculer. Les casques bleus ont répondu qu’ils n’avaient pas ce pouvoir sur Israël, ils ne pouvaient pas intervenir. Ils ont quand même proposé à Israël de faire un cessez-le-feu, ce dernier a refusé, ne serait-ce qu’une minute. Nous avons commencé à dire aux gens de reculer. Même lorsque les gens sont revenus vers la frontière syrienne, les Israéliens ont continué à tirer. Ça ne se fait pas ! Toutes les cinq minutes, quelqu’un mourrait ou se faisait tirer dans les jambes. Environ mille personnes ont été touchées par des balles. Tous étaient presque handicapés, car les balles ne faisaient pas qu’entrer dans le corps, elles se désagrégeaient à l’intérieur. C’est impossible de retirer les morceaux de balles par la suite. Trente-huit personnes ont été tuées. À 18 heures, l’armée syrienne est arrivée et a fermé le passage pour accéder à la frontière. Personne ne pouvait plus entrer dans cette zone, ni en sortir. Les Israéliens ont commencé à diffuser un gaz.
J’étais en bas pour parler avec les gens, puis je suis remonté sur la colline [syrienne] pour aller voir les gens du Baath qui encourageaient les gens en bas « allez les Palestiniens, vous êtes des hommes, battez-vous !!! » Nous avons attaqué l’armée, nous voulions prendre leur armes, pas pour les tuer mais pour se défendre. À quoi ils servaient ? On se faisait tirer dessus et ils nous regardaient mourir, tomber comme des mouches. L’armée a évité l’affrontement, elle s’est retirée.

Vers 20 heures, les gens ont commencé à être fatigués. Les Israéliens jetaient beaucoup de gaz. Les gens repartaient. J’étais le dernier à partir. Nous sommes allés à l’hôpital, puis nous sommes rentrés au camp. Une manifestation se déroulait contre le régime. Le deuxième jour, on a demandé à avoir les corps des personnes mortes pour les enterrer dans le camp, mais le régime ne voulait pas nous rendre les dépouilles. Nous avons insisté, c’était tendu. Finalement nous avons récupéré les corps. Nous avons fait une grande marche funéraire pour ces martyrs. Il y avait un monde fou, mais cette fois-ci c’était différent. Ces personnes n’ont pas seulement été tuées par les Israéliens, le régime syrien a aussi voulu qu’elles meurent. La manifestation a commencé dans le camp, on insultait Maher El Assad car il était responsable de l’armée à la frontière. Il était directement responsable de ce drame. On insultait aussi B. Al Assad et l’armée syrienne. Personne ne parlait des martyrs. Normalement on parle des martyrs, mais là on critiquait le régime, on disait que l’armée syrienne était à la botte d’Israël. Pourquoi l’armée était à Daraa et non au Golan ou dans les territoires occupés ?
Nous avons prié pour les martyrs. Ensuite, nous sommes allés au cimetière pour les enterrer. Il y avait un responsable du FPLP-CG à l’enterrement avec beaucoup de sécurité. Les parents des morts les ont insultés « que faites-vous là ? Vous n’avez rien à faire ici ». Les gens ont attaqué le responsable, il était bien habillé avec beaucoup de sécurité autour de lui pendant que nous, la veille, on se faisait tirer dessus. Il s’est sauvé, les gens lui ont couru après. Un homme a essayé de l’attaquer, le garde s’est retourné et a tiré en l’air. Les gens se sont vraiment mis en colère, ils voulaient sa peau. C’est là que le problème a commencé : les gens accusaient les hommes du FPLP-CG d’être responsables de ce qui s’était passé au Golan. Une altercation a eu lieu. Les gens les insultaient, nous sommes arrivés à deux cent mètres de leur bâtiment. Ils nous ont frappé, ils nous ont tiré dessus à la kalachnikov. C’était la première fois qu’il y avait des tirs dans le camp. Les gens ne reculaient pas, ils avançaient vers les balles. Nous sommes arrivés devant le bâtiment. À chaque angle il y avait des snipers qui tiraient à la kalachnikov, les gens tombaient ici aussi. Les gens ont commencé à faire des cocktails Molotov, il y avait une guerre civile. Les gens ont encerclé le bâtiment. Quatorze personnes sont mortes, énormément de gens ont été blessés.
L’armée syrienne est entrée dans le camp, ils ont vu que personne n’avait d’armes chez les civils, seuls ceux du FPLP-CG étaient armés, même A. Gibril était armé et tirait sur la foule. L’armée n’a pas voulu s’en mêler, car il ne pouvait pas tirer contre le FPLP-CG, mais d’un autre côté elle ne pouvait pas non plus tirer contre des civils non armés. Il y avait une vraie hystérie. L’armée s’est retirée, mais nous on continuait à se faire tirer dessus.

Cela a commencé vers 16 heures. Vers 1 heure du matin tout le bâtiment était en feu, même les voitures, etc. Les gens étaient fatigués, il n’y avait plus grand monde. Le lendemain, ils arrêtaient les gens chez eux. Avec mes amis, on était les premiers sur leur liste. Nous nous sommes cachés chez un ami, ils ne nous ont pas attrapés.
Huit jours après environ, la sécurité militaire du camp palestinien m’a appelé. Ils m’ont dit : « on te veut. Si tu ne te rends pas, on va aller chez toi et arrêter ton père, ta mère, ta sœur ». Je me suis rendu. Ils en avaient déjà arrêté deux. Je les connaissais peu, ce n’était pas mes amis. Ils nous ont accusés d’avoir tué les quatorze morts de l’altercation avec A. Gibril. Il y avait des caméras sur le bâtiment, on nous voyait jeter des cocktails Molotov. Pour eux, c’était la preuve que nous avions tué ces gens. Ils nous ont demandé de reconnaître notre crime et de dire avec qui on travaillait. Ensuite, j’ai été emprisonné. Bien sûr j’étais préparé à cela, j’avais déjà préparé mon discours, ce que j’allais leur dire si je me faisais attraper.
Je me suis fait torturer, frapper, j’ai un problème à la jambe depuis. J’étais seul dans une cellule. On me posait des questions idiotes, du genre « pourquoi es-tu allé au Golan ? » Ils n’avaient rien contre moi, certes j’ai lancé des cocktails Molotov, mais en face ils avaient des kalachnikovs, donc…
Cinq jours après, j’ai vu le responsable de la sécurité militaire. Il m’a dit que j’allais sortir aujourd’hui. J’étais très étonné, quatorze personnes sont mortes et on m’accusait de leur meurtre. Je pensais que j’allais mourir.
Je suis sorti de prison. J’ai découvert qu’une pétition tournait sur Facebook : si je ne sortais pas, tous les camps palestiniens allaient se révolter et se retourner contre le régime ; A. Gibril était responsable et devait être en prison, pas Abu Zeid ou un autre. Les gens sont sortis manifester dans les camps, même les gens importants (médecins, ingénieurs, intellectuels).
Le lendemain de ma sortie, j’étais déjà en Algérie.

Combien de personnes ont finalement été arrêtées ?
– Nous n’étions que trois, car nous étions ceux que l’on voyait bien sur la vidéo. L’un des deux, on le voyait sur la vidéo arracher la photo d’Al Assad et l’écraser. L’autre, on le voyait scander des slogans contre le régime. Tout cela n’était qu’une mise en scène, ils avaient juste besoin de coupables à arrêter pour clore le dossier. Il leur fallait des personnes en prison, c’est tout. Nous sommes tous sortis en même temps. On m’a emmené dans le QG de la sécurité militaire pour que je signe une déclaration comme quoi je ne manifesterai plus contre le régime ou le FPLP-CG, que je n’aurais plus d’activités politiques, etc.
Dès que nous avons été libérés, nous sommes allés en Algérie. Nous avons créé l’Union des Étudiants Syriens Séparatistes du Régime. Par la suite, nous avons créé un groupe pour nous faire connaître dans les médias, etc. Nous avons commencé par travailler sur notre médiatisation. Cela nous a pris du temps. Nous organisions des rencontres entre palestiniens exilés des anciens camps. Puis j’ai voyagé.

– Quel était ton statut à ce moment-là, quand tu étais en Algérie, et après ?
– Je suis sorti avec un faux passeport. Le régime algérien ressemble en beaucoup de points au régime syrien. À la base, il était même avec le régime syrien. J’ai eu peur d’avoir des problèmes, donc je suis parti assez vite. Je devais aussi me faire opérer à la jambe. Je suis allé en Arabie Saoudite, mais je n’y suis pas resté longtemps. Je suis allé en Égypte me faire opérer là-bas. Puis je suis allé à Dubaï pour travailler, mais je n’ai pas aimé la vie là-bas.
Puis je suis venu en France. J’ai atterri à l’aéroport Charles de Gaulle. Je ne voulais pas demandé l’asile ici, je voulais aller en Suède, mais j’ai eu des problèmes avec la police douanière à l’aéroport. Je suis resté deux jours à l’aéroport, sans manger ni boire, même pas de l’eau ! Puis ils m’ont laissé demander l’asile ici.

– Est-ce que tu es encore en contact avec ta famille ? Où est-elle ?
– Mon frère est mort en martyr le 21 juillet 2013, près du camp en emmenant des blessés à l’hôpital. La moitié de ma famille est encore dans le camp et l’autre moitié est au Liban.

– Est-ce qu’ils ont subi des répressions ou du harcèlement suite à ta participation au rassemblement et à ta fuite ?
– Oui. Quand je suis parti, ils ont arrêté mon père, un jour après. Mais mon père a des problèmes de santé, il a eu une attaque, ils l’ont alors relâché. Il leur a dit que je n’étais pas son fils.

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Considérations sur la révolution, puis la guerre syrienne

– Que penses-tu de la mobilisation ou non-mobilisation internationale par rapport à la Syrie ?
– Nous pensions que nous étions dans une société internationale qui était responsable des gens, de leur protection, mais au final c’est la société internationale qui est responsable de cet extrémisme en Syrie. Par exemple, au camp, près de 150 personnes sont mortes de la famine. Où était la société internationale ? L’UNRWA était présente dans le camp avant ces événements, elle voyait cela, mais il n’y a pas eu d’ingérence, directe ou indirecte, personne ne s’est préoccupé de ces personnes. Cela fait que l’extrémisme – Daech, Al Nosra, etc. – s’est popularisé et s’est étendu, car les gens ne voyaient pas de solutions pour arrêter la mort. Il y avait un grand espoir et une grande confiance en la société internationale et les droits de l’Homme, mais maintenant les gens n’y croient plus du tout. Et moi j’en fais partie, je ne crois pas que la société internationale va aider les civils syriens ou palestiniens. Pas du tout.
Nous, nous faisions ce que nous avions à faire, notre devoir. On dénonçait ce que le régime faisait dans tous les camps, on a des preuves, mais qui va ouvrir ces dossiers ?

– Comment tu te représentes cette révolution qui, à la base, était une révolution sociale et qui a dérivé sur un conflit armé. Et comment tu te représentes la possibilité ou la non possibilité d’une transition démocratique ?
– Ça n’a pas été rapide, j’ai quitté le camp pour aller à Homs en juillet, j’ai vu les tanks du régime, présents dans les rues, alors que les gens manifestaient encore de façon pacifique. Il n’y avait pas du tout d’armes à ce moment.
Personnellement je ne vois pas d’avenir pour la Syrie, ce que je vois c’est que celui qui en profite c’est… en fait, personne n’a d’intérêt à ce que le régime syrien change. Donc, moi personnellement, je ne vois pas d’avenir pour cette région dans un futur proche.

– Qu’est-ce que tu penses des représentants de l’opposition, des porteurs de projets démocratiques qui sont exilés en France, et qui parlent au nom du peuple syrien pour une transition démocratique. Est-ce que tu as le sentiment qu’ils sont représentatifs du peuple syrien ou ça te semble complètement décalé avec la réalité ?
– La plupart des opposants vivaient déjà à l’étranger, donc ils n’ont pas vécu ce soulèvement de l’intérieur, qui au départ était pacifique. Ils n’ont pas vu comment les gens ont changé et ils n’ont pas aidé ces gens à exprimer leurs revendications. Au départ, même nous, nous ne comprenions pas que nous étions en train de manifester. Nous scandions « liberté, liberté », mais ce n’est qu’un slogan abstrait. Nous, nous voulions un vrai changement, quelque chose de vrai, nous voulions un changement avec le régime. Nous sortions manifester avec les intellectuels, les écrivains, les médecins, etc. Ce sont les premiers à avoir quitté la Syrie, pourtant ce sont des gens qui ont quitté la Syrie depuis plus de vingt ans qui représentent l’opposition. Ils ne connaissent rien sur la Syrie, c’est une façon d’exploiter la situation, d’en profiter pour se faire une place et se construire un avenir (ils servent leurs intérêts). Le nombre de morts dans les manifestations justifiait le fait d’avoir une vraie opposition, mais ce n’était pas leur préoccupation première. Moi je les vois à Paris, et dans tous les pays où je suis allé, ils ne ressemblent pas du tout au peuple syrien, mais pas du tout… je ne sais pas… c’est des gens complètement différents.
Quand les gens ont commencé à être armés, que la résistance a cessé d’être pacifique, je faisais partie des gens qui demandaient une armée libre. Nous savions que nous ne pouvions pas revenir en arrière et que le temps de la résistance pacifique était révolu. Nous avons cru en la fraction de l’armée qui s’était désolidarisée de l’armée du régime. Il ne nous manquait que des pilotes, mais ce n’était pas dans l’intérêt de la majorité que la guerre se termine. Moi c’est comme ça que je vois les choses, soit c’est par intérêt, soit parce qu’ils [la société internationale] ne voyaient pas de remplaçant à B. Al Assad, qui puisse protéger les intérêts d’Israël, protéger la région, ou tout simplement écouter les Américains. Donc, pour eux, ce qui se passait en Syrie c’était excellent. Il n’y avait alors pas de véritable aide envers l’armée libre. Ceci a conduit à l’arrivée des Islamistes, qui en plus avaient des aides venant de l’Arabie Saoudite, de Dubaï, de pays généralement opposés au régime.

Traduction : Sabrine Shahin-Ziyadeh

TÉMOIGNAGE DE YARMOUK #1

Yaser Jamous est originaire du camp de Yarmouk en Syrie. Il a quitté son pays en mars 2013 durant le siège, dont la situation a eu une certaine résonance jusqu’en France. Il est à présent réfugié en France. Membre du groupe de rap Refugees of rap, il continue, avec son frère, à faire de la musique.

Durant cet entretien, nous évoquons le camp de Yarmouk, avant la guerre, puis durant la guerre jusqu’à son départ.

Traduction durant l’interview : Kamel
Traduction intégrale post-interview : Sabrine Shahin-Ziyadeh
Support technique : Lina et Nicolas

Photographie : Les chebabs de Yarmouk
Musique : Refugees of Rap Yarmouk Siege et Haram,
Naseer Shamma Palestinian Heritage

L’ARRIÈRE-SALLE DE L’ORIENT

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Beyrouth a un statut particulier dans le monde arabe. Prisée par les Occidentaux comme par les Arabes, elle donne facilement l’impression que les cultures se rencontrent et se brassent. Pourtant la segmentation sociale est très marquée, limitant les passerelles entre les différents milieux économiques et culturels. J’ai été serveuse dans un restaurant pour payer mon loyer. Dans l’équipe, j’étais la seule occidentale. Les employeurs ainsi que les onze salariés étaient syriens, les trois personnels de ménage bangladais. Cette expérience m’a amené à toucher du doigt quelques réalités libanaises, qui sont bien éloignées de la carte postale pour touristes.

LA CLASSE À LA FRANÇAISE

J’ai réalisé dès mon premier jour de travail que je représentais une plus-value pour le lieu en tant que française. Précisément je l’ai compris quand mon employeur m’a traîné triomphalement d’une table à l’autre pour exhiber sa « serveuse française ». J’étais son nouveau signe extérieur de réussite. Cette singularité aurait pu être amusante si elle n’était pas le symptôme d’un complexe libanais, à savoir la relation particulière qu’entretient le milieu aisé libanais principalement chrétien avec la France. Les vingt-huit années de mandat français à la chute de l’Empire Ottoman ont laissé des traces. Cela dépasse amplement la nostalgie d’une époque qui aurait été meilleure ou les résidus d’une période révolue qui laisse comme héritage des écoles, une université, un hôpital et une administration kafkaïenne. Il existe un lien certes économique, politique et diplomatique, mais également affectif avec la France. Au-delà de réelles connexions entre les deux pays, il y a le fantasme d’un lien culturel et spirituel. Les chrétiens représentent environ 30 % de la population libanaise et beaucoup se définissent comme une minorité. Il est courant dans les familles chrétiennes libanaises d’échanger en français. Le niveau est aléatoire, mais beaucoup le parle parfaitement. C’est généralement un moyen de se distinguer, de la même manière qu’il est courant d’entendre certains se définir comme phéniciens et non comme arabes.

Jours après jours, j’ai eu le droit aux mêmes questions : « Tu es française !? Mais que fais-tu au Liban ? Pourquoi travailles-tu ici ? ». Tout comme les chauffeurs de taxi ont pour habitude de demander si je travaille dans une ONG ou si je suis journaliste, là je ne peux qu’être étudiante ou en couple avec un libanais. Sinon je n’ai aucune raison de vivre dans ce pays, de travailler dans ce restaurant, alors que je pourrais être en France. Certains concèdent que le Liban est un beau pays, mais rares sont ceux qui comprennent mon désir d’apprendre l’arabe. Cette région n’est que chaos et bêtise, cette langue ne sert à rien. Alors que la France… Cela découle évidemment d’un complexe d’infériorité très présent au Liban. Ce qui donne des discours essentialistes sur ce que serait le fait d’être arabe, synonyme de violence et d’arriération. Ils sont la traduction de l’intériorisation du discours colonialiste : la civilisation serait le produit des sociétés occidentales. En filigrane, il y a aussi les tensions communautaires toujours vivaces au Liban, à diverses intensités, souvent pris dans des discours contradictoires, les uns et les autres vivent côte à côte, mais sans vraiment se comprendre. Cela aboutit parfois à des pratiques scandaleuses, ainsi l’un des serveurs dont le prénom est à connotation musulmane est rebaptisé d’office par un surnom dont la consonance est plus neutre pour un quartier chrétien.

Là où les clients n’ont généralement aucune considération pour le petit personnel, lorsqu’ils découvrent ma nationalité, leur comportement se métamorphose instantanément. Les yeux se remplissent d’étoiles, le ton de voix s’adoucit, les visages deviennent souriants, voire emprunt d’un certain respect. Je ne suis plus une serveuse, je suis française. Pour les clients les plus acariâtres qui se plaisent à malmener mes collègues, ils deviennent miraculeusement calmes quand je prends le relais. Des personnes, qui n’échangeaient qu’en arabe, se mettent instantanément à parler en français quand je me trouve à proximité. Il peut même y avoir une certaine complaisance à montrer aux autres hôtes que telle ou telle personne est en capacité à communiquer avec moi. Certains vieux libanais se montrent paternalistes ; dans leur esprit il est évident que je ne peux être que chrétienne et ils me répètent sans cesse que je peux compter sur la communauté. Ces propos sont certes bienveillants, mais la conscience qu’ils n’auraient jamais existé si j’avais été arabe et/ou voilée les rend beaucoup moins appréciable. De fait, je bénéficie d’un traitement privilégié en tant que française et blanche de surcroît.

LA SYRIE AU BOUT DU FIL

Mon salaire est misérable, mais je perçois une fortune en comparaison de celui de mes camarades. De fait, je touche le même salaire qu’eux, à savoir 400 dollars par mois. Mais, généralement, ils travaillent six jours et demi sur sept, de 7 heures à 22 heures environ, personnellement je travaille 25 heures par semaine. Le nivellement racial étant fortement présent, je ne suis pas sûre que le personnel bangladais touche le même salaire que le personnel syrien. Les réalités sociales sont terriblement éloignées, de mes laborieuses discussions avec les deux femmes qui passent leur journée à laver les plats et la vaisselle à la main, je comprends par exemple qu’elles ont deux emplois. Le boulanger du restaurant a trois emplois dans la même journée. De 6 heures à midi, il travaille dans une boulangerie ; de 12 heures à 22 heures, il travaille au restaurant ; ensuite il prépare la pâte à pain pour une autre boulangerie jusqu’à tard dans la nuit. Les trois plus jeunes salariés, qui ont à peine une vingtaine d’années, vivent dans le restaurant. Ils occupent une petite pièce, en cuisine, avec des lits superposés sans mobilier, ni réelle salle de bain.

L’argent qu’ils perçoivent est le plus souvent envoyé aux familles en Syrie, certains économisent pour tenter de rejoindre un ailleurs. Le boulanger, par exemple, veut partir en Turquie. Mais l’Europe est évidemment dans toutes les têtes. Ils me font souvent la blague de décréter qu’ils vont partir avec moi, le cuisinier me dit que nous allons ouvrir un restaurant syrien ensemble à Paris. Personne ne comprend pourquoi je suis ici, pourquoi je ne reste pas en France.

Des caméras sont installées partout en salle et en cuisine pour contrôler nos faits et gestes, celles-ci sont reliées à un écran géant installé dans le bureau dans lequel le patron trône et surveille. Régulièrement le téléphone blanc sonne, synonyme que l’un de nous va être réprimandé. En plus d’être omniprésent physiquement et virtuellement, il a tendance à être possessif. Lorsque je lui annonce mon départ, il désire me payer le billet d’avion pour s’assurer de mon retour, face à mon refus il ne m’adressera plus la parole. Je ne doute pas du fait qu’il se voit comme un bienfaiteur qui permet à des compatriotes syriens d’éviter une existence plus misérable.

L’ambiance est bon enfant entre nous. Au-delà de la fatigue et de la lassitude, les taquineries fusent facilement. Malgré mes balbutiements en arabe, souvent gratifiés de chaleureuses félicitations, malgré des incompréhensions qui se résolvent par un sourire, malgré des tentatives de discussions qui finissent inexorablement par « ma bifham » (je ne comprends pas), nous trouvons une forme de communication. Mon arrivée a provoqué des regards curieux, les sourires gênés se sont rapidement transformés en grimaces et en fous rires pour transcender la différence de langue. Mais cette ambiance bienveillante se trouve régulièrement assombrie par une nouvelle arrivant de Syrie, parce que la réalité de la guerre n’est jamais très loin.

Accrochés à leur téléphone, il n’est pas rare de croiser ces regards inquiets ou ces discussions à mi-mots. Ainsi le livreur un peu rustre passe sa soirée à envoyer des messages vocaux via un réseau social. Je ne comprends pas ce qu’il raconte, mais il rigole et provoque l’hilarité en cuisine. Mon regard interrogateur le pousse à m’expliquer entre trois mots d’anglais et des onomatopées complétés par de l’arabe, que ces messages sont destinés à sa sœur, restée à Raqqa qui, en ce moment-même, subit les bombardements de l’armée syrienne.

S’ils sont sur le territoire libanais, ce n’est pas sans raison. Tous fuient quelque chose comme me le résume très bien l’un d’eux. Les plus jeunes échappent à l’obligation de servir l’armée syrienne. Ils sont au Liban depuis quatre ans et ils ne peuvent pas retourner dans leur pays au risque d’être enrôlé. Certains me parleront de leurs amis déserteurs, pour eux la Syrie est un territoire impossible tant que le régime actuel restera en place, s’ils reviennent le pire les attend. Le manque des familles qu’ils ont quitté, celui du pays qui ne sera plus jamais le même, cette guerre qui ne fait qu’empirer et qui ne semble jamais finir, baigne les cuisines d’une atmosphère de nostalgie dont les chansons se font l’écho.

La réalité libanaise n’est guère plus joyeuse. La jeune fille embauchée comme serveuse avant mon départ a vingt et un ans. Elle est née au Liban, d’une mère libanaise et d’un père tunisien qu’elle n’a jamais connu. Cette généalogie a pour conséquence de faire d’elle une tunisienne et non une libanaise. Ainsi elle vit perpétuellement avec un statut de résidente sur le territoire libanais, statut qu’elle doit renouveler régulièrement au même titre que n’importe quel étranger. Je comprends alors mieux son empressement à se marier, seul moyen pour elle d’accéder à la nationalité libanaise, quitte à s’enticher de son voisin de quinze ans son aîné.

DÉPARTS

Le lendemain de mon départ, cinq employés ont disparu sans demander leur reste, impossible de savoir s’ils ont trouvé mieux ailleurs, s’ils sont retournés en Syrie ou s’ils ont eu assez d’argent pour tenter le voyage pour l’Europe. Les risques que représentent ce périple semblent moins effrayants que l’horreur de la guerre, le quotidien de réfugié et la difficulté de l’exil. Si je suis repartie en France la mort dans l’âme, j’ai bien conscience que mon passeport me donne un privilège qu’eux n’ont pas. Ce privilège est un héritage du colonialisme, il permet de définir qui peut se déplacer et qui ne le peut pas, quelle vie importe et laquelle non. Les personnes migrantes qui ont péri dans la méditerranée auraient pu être n’importe lequel de mes collègues de travail. Ce pourrait être n’importe lequel de ces syriens que je croise au Liban, qui ont tout perdu avec la guerre et qui m’ont dit vouloir aller en Europe puisqu’il leur est impossible de retourner dans leur pays.

LE LIBAN, FACE À LA GUERRE SYRIENNE

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Depuis sa création en 1920, le Liban a toujours entretenu des relations étroites et complexes avec la Syrie voisine. En 2011, la révolution populaire syrienne bascule rapidement en guerre, la violence des combats provoque un important mouvement de population civile. Les principaux pays de refuge sont le Liban, la Jordanie et la Turquie. Si, pour certains, cela ne représente qu’une étape avant l’Europe, de fait ils se trouvent en stand-by dans ces pays qui ne sont pas en mesure de les accueillir décemment.

LE CONTEXTE LIBANAIS

Le Liban, qui avait maintenu ses frontières avec la Syrie ouvertes malgré la guerre, a décidé de changer sa politique d’accueil à compter du 5 janvier 2015. À présent, les Syriens ont obligation de se faire établir un visa à leur arrivée à la frontière libanaise. Ils doivent ainsi justifier la raison et la durée de leur séjour sur le territoire, mais aussi présenter des garanties financières et d’hébergement. Ces dispositions sont un grand changement dans les rapports entre les deux pays qui ont toujours pratiqué la libre circulation des personnes.

En réalité, les premières restrictions ont débuté en août 2013 lorsque des Palestiniens de Syrie se sont vus refuser l’accès au Liban. En quatre ans, selon l’UNRAW, quelques 60 000 réfugiés palestiniens de Syrie sont venus rejoindre les 450 000 réfugiés palestiniens présents sur le territoire libanais depuis 1948. Déportés lors de la création de l’État d’Israël, ceux-ci attendent la reconnaissance de leur droit au retour en vertu des conventions internationales. De cette situation supposée temporaire résulte l’existence au Liban de douze camps de réfugiés palestiniens. Gérés par les Nations-Unis, les conditions de vie y sont déplorables. De plus, le Liban n’attribue pas de statut légal aux réfugiés palestiniens, ceux-ci n’ont pas accès à un certain nombre de droits dont la pratique de certaines professions ou encore l’accession à la propriété.

De cette historicité, émaillée de graves tensions communautaires, vient donc s’ajouter l’arrivée d’environ 1,5 million de réfugiés syriens depuis 2011. Le Liban possède à présent la plus forte concentration au monde de réfugiés par habitant, à savoir un tiers de sa population. Les deux principales régions d’accueil sont le nord et l’est du pays, ainsi que Beyrouth. Dans certaines villes, telles que Kab Elias, ils représentent les deux tiers de la population. Officiellement il n’existe pas de camps pour les réfugiés syriens, mais des campements ont commencé à s’implanter. Certains bénéficient de l’hébergement par un parent ou un proche, d’autres louent ou s’entassent dans des chambres souvent à un prix exorbitant. Cet afflux massif n’a pas été sans conséquence sur un pays dont la situation économique et politique était déjà peu favorable. Les pénuries d’électricité et d’eau, l’inflation du prix des loyers et la concurrence pour l’emploi, ainsi que le manque d’accès à l’éducation et à la santé, ont été aggravés. Pour pallier à la frustration, les libanais les plus précaires sont désormais intégrés dans les programmes d’aides aux réfugiés syriens.

DES CONSÉQUENCES MULTIPLES POUR LES RÉFUGIÉS

De nombreux affrontements inter-communautaires ont explosé depuis 2011, principalement à Tripoli. Des combats se déroulent fréquemment entre des combattants jihadistes et, d’une part l’armée libanaise, d’autre part les troupes du Hezbollah, pour la plupart dans la région de la Bekaa. De plus, quelques attentats ont eu lieu. Ces événements ont conduit à la cristallisation de rancœurs vis-à-vis des réfugiés syriens. L’enlèvement de vingt-cinq militaires libanais en août 2014, puis l’exécution de quatre d’entre eux, a intensifié les représailles que subissent les Syriens. Les agressions de la part de particuliers sont fréquentes et peuvent être très violentes. Les ONG déplorent également les exactions brutales et arbitraires de l’armée libanaise à l’encontre des réfugiés syriens. En effet, celle-ci a mené des actions militaires dans certains camps sous prétexte d’infiltrations de membres armés parmi les civils.

Autre type de punition collective, Human rights watch décompte quarante-cinq municipalités qui imposent un couvre-feu aux réfugiés syriens. C’est généralement la police municipale qui les fait appliquer, mais des groupes locaux d’autodéfense se sont constitués dans certaines villes et patrouillent dans le but de faire respecter, par tous les moyens, ce traitement différencié. Sous couvert de sécurité, ces mesures renforcent surtout la discrimination envers les Syriens, ainsi que les tensions inter-communautaires. Il faut aussi souligner le caractère illégal de ces restrictions, tant d’un point de vue national qu’international. Récemment une vaste compagne de contrôle des travailleurs syriens a également été lancée sur Beyrouth. Lors de ces contrôles d’identité sur les lieux de travail, certains sont arrêtés, d’autres ont leurs papiers d’identité confisqués avec obligation de se présenter à la Direction Générale de le Sûreté Générale. En l’absence de statut légal ou en cas de non-conformité des autorisations, les Syriens risquent l’emprisonnement pour présence illégale sur le territoire libanais et, bien évidement, le renvoi vers la Syrie. Cela ne fait qu’accroître le sentiment d’insécurité des réfugiés, qui craignent l’expulsion.

Il est également possible d’observer la présence de nombreux enfants des rues, à Beyrouth notamment. Ils sont présents aux feux rouges ou devant les très nombreux bars de la capitale fréquentés par un tout autre type d’étrangers, les expatriés. Ils vendent des chewing-gum, des mouchoirs, des fleurs, etc. ou encore cirent les chaussures. Âgés généralement de dix à quatorze ans et souvent livrés à eux-mêmes, ce sont des cibles particulièrement vulnérables aux abus physiques et sexuels. Le travail des enfants est interdit au Liban, pourtant l’Organisation Internationale du Travail estime entre 180 000 et 300 000 le nombre d’enfants travaillant pour de maigres salaires, 70 % d’entre eux seraient syriens.

DES RESPONSABILITÉS À REPENSER

Les ONG étrangères, toujours promptes à distribuer les bons et les mauvais points, pointent les dysfonctionnements et les délaissements des autorités libanaises dans un contexte où le pays fonctionne sans présidence depuis un an. Celles-ci ne sont pourtant pas les seules à devoir être blâmées. En effet, les aides internationales ont été drastiquement réduites, l’agenda politique redéfinissant continuellement les urgences humanitaires. Ainsi le Programme Alimentaire Mondiale a dû suspendre son aide alimentaire en décembre dernier faute de fonds suffisants, des ONG n’ont pas pu renouveler certaines de leurs interventions sur le terrain et une partie des aides promises par les pays donateurs n’ont pas été versées.

Dans le même temps, les ambassades occidentales distribuent les visas au compte-goutte. Au-delà des demandes délirantes de papiers administratifs que les réfugiés ne sont pas en mesure de fournir, ces administrations appliquent une politique de restrictions. À l’heure actuelle, seulement 4 % des réfugiés syriens sont accueillis en Europe, très majoritairement en Allemagne et en Suède. La France est d’ailleurs peu exemplaire sur la question avec une aide humanitaire de 45 millions d’euros (en comparaison, l’Angleterre a versé 644 millions) et l’attribution de 3 780 asiles (l’Allemagne a accordé 49 830 asiles). Le pays semble plus prompt à s’engager militairement dans la coalition menée par les États-Unis contre l’autoproclamé État Islamique qu’à se montrer solidaire vis-à-vis des populations civiles. Alors, les Syriens qui le peuvent chercheront des moyens d’atteindre l’Europe de manière illégale à condition de survivre à ce nouveau périple.