L’ARRIÈRE-SALLE DE L’ORIENT

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Beyrouth a un statut particulier dans le monde arabe. Prisée par les Occidentaux comme par les Arabes, elle donne facilement l’impression que les cultures se rencontrent et se brassent. Pourtant la segmentation sociale est très marquée, limitant les passerelles entre les différents milieux économiques et culturels. J’ai été serveuse dans un restaurant pour payer mon loyer. Dans l’équipe, j’étais la seule occidentale. Les employeurs ainsi que les onze salariés étaient syriens, les trois personnels de ménage bangladais. Cette expérience m’a amené à toucher du doigt quelques réalités libanaises, qui sont bien éloignées de la carte postale pour touristes.

LA CLASSE À LA FRANÇAISE

J’ai réalisé dès mon premier jour de travail que je représentais une plus-value pour le lieu en tant que française. Précisément je l’ai compris quand mon employeur m’a traîné triomphalement d’une table à l’autre pour exhiber sa « serveuse française ». J’étais son nouveau signe extérieur de réussite. Cette singularité aurait pu être amusante si elle n’était pas le symptôme d’un complexe libanais, à savoir la relation particulière qu’entretient le milieu aisé libanais principalement chrétien avec la France. Les vingt-huit années de mandat français à la chute de l’Empire Ottoman ont laissé des traces. Cela dépasse amplement la nostalgie d’une époque qui aurait été meilleure ou les résidus d’une période révolue qui laisse comme héritage des écoles, une université, un hôpital et une administration kafkaïenne. Il existe un lien certes économique, politique et diplomatique, mais également affectif avec la France. Au-delà de réelles connexions entre les deux pays, il y a le fantasme d’un lien culturel et spirituel. Les chrétiens représentent environ 30 % de la population libanaise et beaucoup se définissent comme une minorité. Il est courant dans les familles chrétiennes libanaises d’échanger en français. Le niveau est aléatoire, mais beaucoup le parle parfaitement. C’est généralement un moyen de se distinguer, de la même manière qu’il est courant d’entendre certains se définir comme phéniciens et non comme arabes.

Jours après jours, j’ai eu le droit aux mêmes questions : « Tu es française !? Mais que fais-tu au Liban ? Pourquoi travailles-tu ici ? ». Tout comme les chauffeurs de taxi ont pour habitude de demander si je travaille dans une ONG ou si je suis journaliste, là je ne peux qu’être étudiante ou en couple avec un libanais. Sinon je n’ai aucune raison de vivre dans ce pays, de travailler dans ce restaurant, alors que je pourrais être en France. Certains concèdent que le Liban est un beau pays, mais rares sont ceux qui comprennent mon désir d’apprendre l’arabe. Cette région n’est que chaos et bêtise, cette langue ne sert à rien. Alors que la France… Cela découle évidemment d’un complexe d’infériorité très présent au Liban. Ce qui donne des discours essentialistes sur ce que serait le fait d’être arabe, synonyme de violence et d’arriération. Ils sont la traduction de l’intériorisation du discours colonialiste : la civilisation serait le produit des sociétés occidentales. En filigrane, il y a aussi les tensions communautaires toujours vivaces au Liban, à diverses intensités, souvent pris dans des discours contradictoires, les uns et les autres vivent côte à côte, mais sans vraiment se comprendre. Cela aboutit parfois à des pratiques scandaleuses, ainsi l’un des serveurs dont le prénom est à connotation musulmane est rebaptisé d’office par un surnom dont la consonance est plus neutre pour un quartier chrétien.

Là où les clients n’ont généralement aucune considération pour le petit personnel, lorsqu’ils découvrent ma nationalité, leur comportement se métamorphose instantanément. Les yeux se remplissent d’étoiles, le ton de voix s’adoucit, les visages deviennent souriants, voire emprunt d’un certain respect. Je ne suis plus une serveuse, je suis française. Pour les clients les plus acariâtres qui se plaisent à malmener mes collègues, ils deviennent miraculeusement calmes quand je prends le relais. Des personnes, qui n’échangeaient qu’en arabe, se mettent instantanément à parler en français quand je me trouve à proximité. Il peut même y avoir une certaine complaisance à montrer aux autres hôtes que telle ou telle personne est en capacité à communiquer avec moi. Certains vieux libanais se montrent paternalistes ; dans leur esprit il est évident que je ne peux être que chrétienne et ils me répètent sans cesse que je peux compter sur la communauté. Ces propos sont certes bienveillants, mais la conscience qu’ils n’auraient jamais existé si j’avais été arabe et/ou voilée les rend beaucoup moins appréciable. De fait, je bénéficie d’un traitement privilégié en tant que française et blanche de surcroît.

LA SYRIE AU BOUT DU FIL

Mon salaire est misérable, mais je perçois une fortune en comparaison de celui de mes camarades. De fait, je touche le même salaire qu’eux, à savoir 400 dollars par mois. Mais, généralement, ils travaillent six jours et demi sur sept, de 7 heures à 22 heures environ, personnellement je travaille 25 heures par semaine. Le nivellement racial étant fortement présent, je ne suis pas sûre que le personnel bangladais touche le même salaire que le personnel syrien. Les réalités sociales sont terriblement éloignées, de mes laborieuses discussions avec les deux femmes qui passent leur journée à laver les plats et la vaisselle à la main, je comprends par exemple qu’elles ont deux emplois. Le boulanger du restaurant a trois emplois dans la même journée. De 6 heures à midi, il travaille dans une boulangerie ; de 12 heures à 22 heures, il travaille au restaurant ; ensuite il prépare la pâte à pain pour une autre boulangerie jusqu’à tard dans la nuit. Les trois plus jeunes salariés, qui ont à peine une vingtaine d’années, vivent dans le restaurant. Ils occupent une petite pièce, en cuisine, avec des lits superposés sans mobilier, ni réelle salle de bain.

L’argent qu’ils perçoivent est le plus souvent envoyé aux familles en Syrie, certains économisent pour tenter de rejoindre un ailleurs. Le boulanger, par exemple, veut partir en Turquie. Mais l’Europe est évidemment dans toutes les têtes. Ils me font souvent la blague de décréter qu’ils vont partir avec moi, le cuisinier me dit que nous allons ouvrir un restaurant syrien ensemble à Paris. Personne ne comprend pourquoi je suis ici, pourquoi je ne reste pas en France.

Des caméras sont installées partout en salle et en cuisine pour contrôler nos faits et gestes, celles-ci sont reliées à un écran géant installé dans le bureau dans lequel le patron trône et surveille. Régulièrement le téléphone blanc sonne, synonyme que l’un de nous va être réprimandé. En plus d’être omniprésent physiquement et virtuellement, il a tendance à être possessif. Lorsque je lui annonce mon départ, il désire me payer le billet d’avion pour s’assurer de mon retour, face à mon refus il ne m’adressera plus la parole. Je ne doute pas du fait qu’il se voit comme un bienfaiteur qui permet à des compatriotes syriens d’éviter une existence plus misérable.

L’ambiance est bon enfant entre nous. Au-delà de la fatigue et de la lassitude, les taquineries fusent facilement. Malgré mes balbutiements en arabe, souvent gratifiés de chaleureuses félicitations, malgré des incompréhensions qui se résolvent par un sourire, malgré des tentatives de discussions qui finissent inexorablement par « ma bifham » (je ne comprends pas), nous trouvons une forme de communication. Mon arrivée a provoqué des regards curieux, les sourires gênés se sont rapidement transformés en grimaces et en fous rires pour transcender la différence de langue. Mais cette ambiance bienveillante se trouve régulièrement assombrie par une nouvelle arrivant de Syrie, parce que la réalité de la guerre n’est jamais très loin.

Accrochés à leur téléphone, il n’est pas rare de croiser ces regards inquiets ou ces discussions à mi-mots. Ainsi le livreur un peu rustre passe sa soirée à envoyer des messages vocaux via un réseau social. Je ne comprends pas ce qu’il raconte, mais il rigole et provoque l’hilarité en cuisine. Mon regard interrogateur le pousse à m’expliquer entre trois mots d’anglais et des onomatopées complétés par de l’arabe, que ces messages sont destinés à sa sœur, restée à Raqqa qui, en ce moment-même, subit les bombardements de l’armée syrienne.

S’ils sont sur le territoire libanais, ce n’est pas sans raison. Tous fuient quelque chose comme me le résume très bien l’un d’eux. Les plus jeunes échappent à l’obligation de servir l’armée syrienne. Ils sont au Liban depuis quatre ans et ils ne peuvent pas retourner dans leur pays au risque d’être enrôlé. Certains me parleront de leurs amis déserteurs, pour eux la Syrie est un territoire impossible tant que le régime actuel restera en place, s’ils reviennent le pire les attend. Le manque des familles qu’ils ont quitté, celui du pays qui ne sera plus jamais le même, cette guerre qui ne fait qu’empirer et qui ne semble jamais finir, baigne les cuisines d’une atmosphère de nostalgie dont les chansons se font l’écho.

La réalité libanaise n’est guère plus joyeuse. La jeune fille embauchée comme serveuse avant mon départ a vingt et un ans. Elle est née au Liban, d’une mère libanaise et d’un père tunisien qu’elle n’a jamais connu. Cette généalogie a pour conséquence de faire d’elle une tunisienne et non une libanaise. Ainsi elle vit perpétuellement avec un statut de résidente sur le territoire libanais, statut qu’elle doit renouveler régulièrement au même titre que n’importe quel étranger. Je comprends alors mieux son empressement à se marier, seul moyen pour elle d’accéder à la nationalité libanaise, quitte à s’enticher de son voisin de quinze ans son aîné.

DÉPARTS

Le lendemain de mon départ, cinq employés ont disparu sans demander leur reste, impossible de savoir s’ils ont trouvé mieux ailleurs, s’ils sont retournés en Syrie ou s’ils ont eu assez d’argent pour tenter le voyage pour l’Europe. Les risques que représentent ce périple semblent moins effrayants que l’horreur de la guerre, le quotidien de réfugié et la difficulté de l’exil. Si je suis repartie en France la mort dans l’âme, j’ai bien conscience que mon passeport me donne un privilège qu’eux n’ont pas. Ce privilège est un héritage du colonialisme, il permet de définir qui peut se déplacer et qui ne le peut pas, quelle vie importe et laquelle non. Les personnes migrantes qui ont péri dans la méditerranée auraient pu être n’importe lequel de mes collègues de travail. Ce pourrait être n’importe lequel de ces syriens que je croise au Liban, qui ont tout perdu avec la guerre et qui m’ont dit vouloir aller en Europe puisqu’il leur est impossible de retourner dans leur pays.

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