LE LIBAN, FACE À LA GUERRE SYRIENNE

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Depuis sa création en 1920, le Liban a toujours entretenu des relations étroites et complexes avec la Syrie voisine. En 2011, la révolution populaire syrienne bascule rapidement en guerre, la violence des combats provoque un important mouvement de population civile. Les principaux pays de refuge sont le Liban, la Jordanie et la Turquie. Si, pour certains, cela ne représente qu’une étape avant l’Europe, de fait ils se trouvent en stand-by dans ces pays qui ne sont pas en mesure de les accueillir décemment.

LE CONTEXTE LIBANAIS

Le Liban, qui avait maintenu ses frontières avec la Syrie ouvertes malgré la guerre, a décidé de changer sa politique d’accueil à compter du 5 janvier 2015. À présent, les Syriens ont obligation de se faire établir un visa à leur arrivée à la frontière libanaise. Ils doivent ainsi justifier la raison et la durée de leur séjour sur le territoire, mais aussi présenter des garanties financières et d’hébergement. Ces dispositions sont un grand changement dans les rapports entre les deux pays qui ont toujours pratiqué la libre circulation des personnes.

En réalité, les premières restrictions ont débuté en août 2013 lorsque des Palestiniens de Syrie se sont vus refuser l’accès au Liban. En quatre ans, selon l’UNRAW, quelques 60 000 réfugiés palestiniens de Syrie sont venus rejoindre les 450 000 réfugiés palestiniens présents sur le territoire libanais depuis 1948. Déportés lors de la création de l’État d’Israël, ceux-ci attendent la reconnaissance de leur droit au retour en vertu des conventions internationales. De cette situation supposée temporaire résulte l’existence au Liban de douze camps de réfugiés palestiniens. Gérés par les Nations-Unis, les conditions de vie y sont déplorables. De plus, le Liban n’attribue pas de statut légal aux réfugiés palestiniens, ceux-ci n’ont pas accès à un certain nombre de droits dont la pratique de certaines professions ou encore l’accession à la propriété.

De cette historicité, émaillée de graves tensions communautaires, vient donc s’ajouter l’arrivée d’environ 1,5 million de réfugiés syriens depuis 2011. Le Liban possède à présent la plus forte concentration au monde de réfugiés par habitant, à savoir un tiers de sa population. Les deux principales régions d’accueil sont le nord et l’est du pays, ainsi que Beyrouth. Dans certaines villes, telles que Kab Elias, ils représentent les deux tiers de la population. Officiellement il n’existe pas de camps pour les réfugiés syriens, mais des campements ont commencé à s’implanter. Certains bénéficient de l’hébergement par un parent ou un proche, d’autres louent ou s’entassent dans des chambres souvent à un prix exorbitant. Cet afflux massif n’a pas été sans conséquence sur un pays dont la situation économique et politique était déjà peu favorable. Les pénuries d’électricité et d’eau, l’inflation du prix des loyers et la concurrence pour l’emploi, ainsi que le manque d’accès à l’éducation et à la santé, ont été aggravés. Pour pallier à la frustration, les libanais les plus précaires sont désormais intégrés dans les programmes d’aides aux réfugiés syriens.

DES CONSÉQUENCES MULTIPLES POUR LES RÉFUGIÉS

De nombreux affrontements inter-communautaires ont explosé depuis 2011, principalement à Tripoli. Des combats se déroulent fréquemment entre des combattants jihadistes et, d’une part l’armée libanaise, d’autre part les troupes du Hezbollah, pour la plupart dans la région de la Bekaa. De plus, quelques attentats ont eu lieu. Ces événements ont conduit à la cristallisation de rancœurs vis-à-vis des réfugiés syriens. L’enlèvement de vingt-cinq militaires libanais en août 2014, puis l’exécution de quatre d’entre eux, a intensifié les représailles que subissent les Syriens. Les agressions de la part de particuliers sont fréquentes et peuvent être très violentes. Les ONG déplorent également les exactions brutales et arbitraires de l’armée libanaise à l’encontre des réfugiés syriens. En effet, celle-ci a mené des actions militaires dans certains camps sous prétexte d’infiltrations de membres armés parmi les civils.

Autre type de punition collective, Human rights watch décompte quarante-cinq municipalités qui imposent un couvre-feu aux réfugiés syriens. C’est généralement la police municipale qui les fait appliquer, mais des groupes locaux d’autodéfense se sont constitués dans certaines villes et patrouillent dans le but de faire respecter, par tous les moyens, ce traitement différencié. Sous couvert de sécurité, ces mesures renforcent surtout la discrimination envers les Syriens, ainsi que les tensions inter-communautaires. Il faut aussi souligner le caractère illégal de ces restrictions, tant d’un point de vue national qu’international. Récemment une vaste compagne de contrôle des travailleurs syriens a également été lancée sur Beyrouth. Lors de ces contrôles d’identité sur les lieux de travail, certains sont arrêtés, d’autres ont leurs papiers d’identité confisqués avec obligation de se présenter à la Direction Générale de le Sûreté Générale. En l’absence de statut légal ou en cas de non-conformité des autorisations, les Syriens risquent l’emprisonnement pour présence illégale sur le territoire libanais et, bien évidement, le renvoi vers la Syrie. Cela ne fait qu’accroître le sentiment d’insécurité des réfugiés, qui craignent l’expulsion.

Il est également possible d’observer la présence de nombreux enfants des rues, à Beyrouth notamment. Ils sont présents aux feux rouges ou devant les très nombreux bars de la capitale fréquentés par un tout autre type d’étrangers, les expatriés. Ils vendent des chewing-gum, des mouchoirs, des fleurs, etc. ou encore cirent les chaussures. Âgés généralement de dix à quatorze ans et souvent livrés à eux-mêmes, ce sont des cibles particulièrement vulnérables aux abus physiques et sexuels. Le travail des enfants est interdit au Liban, pourtant l’Organisation Internationale du Travail estime entre 180 000 et 300 000 le nombre d’enfants travaillant pour de maigres salaires, 70 % d’entre eux seraient syriens.

DES RESPONSABILITÉS À REPENSER

Les ONG étrangères, toujours promptes à distribuer les bons et les mauvais points, pointent les dysfonctionnements et les délaissements des autorités libanaises dans un contexte où le pays fonctionne sans présidence depuis un an. Celles-ci ne sont pourtant pas les seules à devoir être blâmées. En effet, les aides internationales ont été drastiquement réduites, l’agenda politique redéfinissant continuellement les urgences humanitaires. Ainsi le Programme Alimentaire Mondiale a dû suspendre son aide alimentaire en décembre dernier faute de fonds suffisants, des ONG n’ont pas pu renouveler certaines de leurs interventions sur le terrain et une partie des aides promises par les pays donateurs n’ont pas été versées.

Dans le même temps, les ambassades occidentales distribuent les visas au compte-goutte. Au-delà des demandes délirantes de papiers administratifs que les réfugiés ne sont pas en mesure de fournir, ces administrations appliquent une politique de restrictions. À l’heure actuelle, seulement 4 % des réfugiés syriens sont accueillis en Europe, très majoritairement en Allemagne et en Suède. La France est d’ailleurs peu exemplaire sur la question avec une aide humanitaire de 45 millions d’euros (en comparaison, l’Angleterre a versé 644 millions) et l’attribution de 3 780 asiles (l’Allemagne a accordé 49 830 asiles). Le pays semble plus prompt à s’engager militairement dans la coalition menée par les États-Unis contre l’autoproclamé État Islamique qu’à se montrer solidaire vis-à-vis des populations civiles. Alors, les Syriens qui le peuvent chercheront des moyens d’atteindre l’Europe de manière illégale à condition de survivre à ce nouveau périple.