TÉMOIGNAGE DE YARMOUK #2

« Au final c’est la société internationale qui est responsable
de cet extrémisme en Syrie »

 

Abu Zeid est originaire du camp de Yarmouk. Membre du Fatah de 2000 à 2007, il est un activiste au sein des camps de réfugiés palestiniens en Syrie depuis cette période, juste avant la Seconde Intifada. Il est actuellement réfugié politique en France.

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Le Fatah en Syrie

– Nashara : Sur quoi était basé ton activisme ?
– Abu Zeid : Le mouvement du Fatah était interdit en Syrie, donc généralement nos activités se faisaient à l’intérieur des camps palestiniens, notamment à travers des activités culturelles.
Le Fatah est interdit depuis 1982, après qu’Israël soit entré à Beyrouth. Il y avait un différend entre Yasser Arafat et Hafez Al Assad, notamment parce que le Fatah a soutenu la résistance libanaise, dont Kamal Jumblatt. Or la Syrie était aussi dans le conflit et a combattu Israël, mais son rôle a été minimisé par Arafat. Al Assad demandait une reconnaissance qui ne lui a pas été accordée. Après 1982, il y eut une rupture entre le Fatah et le régime syrien, c’était la guerre des camps, notamment avec Ahmed Gibril qui est parti.

La répression envers les militants du Fatah prenait quelles formes en Syrie ?
– Beaucoup de personnes ont été emprisonnées, par exemple cela fait vingt ans que mon oncle est en prison. Nous n’avons aucune nouvelle de lui, nous ne savons pas s’il est en vie ou s’il est mort. Après la rupture [entre la Syrie et le Fatah], toutes les personnes affiliées au Fatah ont été arrêtées et emprisonnées. Les bureaux du Fatah au sein des camps ont été confisqués et confiées à A. Gibril et Abu Moussa. Lorsqu’on entrait en prison, on s’appelait un « Arafati », c’est-à-dire que tu soutenais Arafat. Pour simplement avoir soutenu, ou aimé Arafat, on pouvait être emprisonné d’un à vingt ans de prison. Les gens sont sortis récemment de prison, juste avant la révolution.
En 2003, Bachar Al Assad a commencé à accepter que certaines personnes proches d’Arafat occupent à nouveau des postes au sein des bureaux du mouvement, notamment dû au fait qu’Arafat ait été assiégé par les Israéliens.
Le régime syrien nous connaît depuis 2001, car nous faisions des manifestations à l’intérieur des camps de réfugiés. Beaucoup parmi nous ont été arrêtés, mais après 2005 il n’y a plus eu de problèmes. On pouvait plus se poser la question de savoir comment régler la situation palestinienne : pacifiquement ? solution de deux États ? etc.

Peux-tu continuer à expliquer ton parcours ?
– Beaucoup de personnes dans les camps de réfugiés palestiniens aimaient le Fatah, car c’est un mouvement historique que nos pères ont connu. Nous organisions des événements culturels afin de se protéger de la répression du régime syrien. Tous les autres camps prenaient exemple sur le camp de Yarmouk : faire de nouvelles associations culturelles plutôt que politiques. Nous avons essayé de faire ça après 2007, lorsque le régime syrien s’est allié au Hamas et à l’Iran. Nous étions contre la présence exclusive du Hamas à Gaza qui faisait comme le régime syrien dans les années 80 : exclure les autres partis / organisations. Pour nous, il fallait nous battre, mais avec la culture : des groupes de chant par exemple, nous introduisions des livres censurés et interdits en Syrie, nous distribuions des CD composés par nos soins, nous organisions des campagnes de sensibilisation et de prise de conscience, etc. Nous étions contre le régime, mais pas de façon directe. Cette période était difficile et mauvaise pour nous, mais elle était bien pour le parti car tout le monde se rassemblait autour des camps.

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Les événements de mai et juin 2011

Comment en es-tu venu à quitter la Syrie ?
– Alors, la révolution a commencé en Syrie. Nous nous étions déjà posés la question de savoir ce qu’on allait faire si la révolution se propageait en Syrie. Dès que ça a commencé, nous avons fait une campagne au sein des camps en Syrie (notamment à Homs, car il y avait déjà beaucoup de groupements armés) afin de promouvoir une résistance pacifique. Nous l’avons fait dans les camps et dans les coins environnants : comme Midan, el Hajra el Aswad.
Nous ne voulions pas, nous, Palestiniens des camps, entrer directement dans la révolution, car on savait combien le régime était prêt à exploiter ce prétexte. Par exemple, le 2 août lors de la révolution de Daraa, le régime a dit que c’était les Palestiniens qui étaient à l’origine de la révolution. C’est pourquoi nous avions peur de mener des actions de l’intérieur des camps.
Nous avons commencé par un mouvement qui invitait les personnes à se rendre au Golan, nous voulions mener la 3ème Intifada pacifique. J’étais moi-même responsable des personnes sans appartenance à un parti politique dans les camps. Nous nous réunissions avec toutes les autres organisations, y compris le Fatah. J’avais cette idée : je voulais qu’on aille en Israël car ceci est notre droit, mais de façon pacifique (non armée). Au début, les organisations palestiniennes et le régime syrien s’opposaient à ce projet. Ils étaient contre l’idée qu’on aille en Palestine sans armes. D’ailleurs, ils étaient tout simplement contre l’idée qu’on se rende en Palestine ou à la frontière.
Deux jours avant d’aller au Golan, le régime a accepté que nous y allions et que nous fassions un discours comme chaque année à l’occasion de la Nakba. Lorsque le régime a accepté, nous savions qu’il allait se servir de cet événement.

Le 15 mai 2011, les jeunes sont arrivés là-bas, à la frontière. Il y avait le parti Baath et quelques révolutionnaires. Pour nous, si nous allions au Golan c’était pour franchir la frontière. L’idée était d’entrer individuellement et à pied en Israël.
C’est ce que nous avons fait, nous sommes arrivés à la frontière. Certains sont entrés en Israël, il y eu une altercation avec les Israéliens. Ces derniers ont tué trois personnes, c’était nos amis de Yarmouk. Cinq cent personnes environ ont été blessées avec des balles en caoutchouc.
Nous sommes revenus dans les camps. Il y a eu des manifestations pour les martyrs, on se demandait où était l’armée syrienne pendant que les Israéliens tiraient sur les Palestiniens. À quoi sert l’armée syrienne, à part tirer sur les civils de Daraa ?
Ensuite le régime, et notamment Rami Makhlouf (cousin de B. Al Assad) a fait un discours de Londres en disant que la sécurité d’Israël dépendait de la sécurité de la Syrie.

Que s’est-il passé ensuite ?
– Un mois après, le 6 juin, c’était la commémoration de la Naksa, date à laquelle le Golan a été colonisé. Le régime, par le biais d’A. Gibril, a voulu refaire ce qui avait été fait le 15 mai pour montrer au monde que la chute du régime serait un facteur déstabilisant pour la région. Les activistes du Baath ont essayé de nous convaincre d’y participer, organisations palestiniennes et indépendants. Mais nous, nous ne voulions pas. Notre message était de dire à Israël que nous n’oublions pas notre pays et que nous voulons y revenir, peu importe le moyen, pacifiquement ou autre. Notre message avait été livré.
Les Israéliens avaient mis de nouvelles mines aux frontières et du fil barbelé pour éviter un nouveau mouvement dans le Golan. Le 15 mai, cela faisait trente ans qu’il n’y avait pas eu de mouvement populaire dans la région. Les Israéliens n’avaient rien prévu pour éviter cette marche. Nous, on croyait qu’il allait y avoir des mines. Or c’étaient les vieilles, celles qui s’activent en présence des voitures, et non des personnes. C’est pour ça qu’elles n’avaient pas explosé. Mais nous savions que si nous y retournions il y aurait plus de morts, c’était sûr ! Car Israël avait militarisé la zone entre les frontières et le Golan.

Le régime a dit qu’il n’y aurait pas de marche vers le Golan. Cependant, le Baath palestinien et le FPLP-CG travaillaient à l’intérieur des camps pour convaincre certains Palestiniens d’aller au Golan, de ne pas annuler l’événement. Deux jours avant, le 4 juin 2011, le régime a commencé à noter les noms des personnes qui voulaient partir, notamment avec l’aide de certaines associations, qui étaient les outils du régime à l’intérieur des camps.
Nous avons monté une tente et nous avons essayé de convaincre les gens de ne pas y aller. Le 6 juin au matin, nous dormions dans les rues pour bloquer les bus qui devaient entrer pour emmener les Palestiniens au Golan. Ils les emmenaient à la mort, nous étions contre. Ils allaient utiliser les Palestiniens pour montrer au monde et à l’ONU que le régime de B. Al Assad ne devait pas chuter, et le cas échéant les Palestiniens allaient créer des problèmes.
Nous arrêtions tous les bus qui entraient, même ceux qui venaient chercher les gens pour les emmener au travail. Des jeunes contrôlaient ces bus pour voir qui y montait. Devant le camp, des gens de Damas, du Baath c’est-à-dire, ont essayé de mobiliser des jeunes pour aller au Golan. Nous sommes rentrés chez nous car, pour nous, personne n’allait y aller. Mais, dans l’après-midi, on m’a appelé pour me dire que certains y étaient allés. À la télé syrienne, il y avait un direct de la frontière au niveau du Golan.

C’était des Palestiniens qui sont allés à la frontière ?
– Oui des Palestiniens du camp, ils avaient 16 ou 17 ans, c’était des jeunes. Nous avions peur pour eux, nous pensions aux morts à Daraa. Pour eux, ils allaient mourir alors autant mourir au bon endroit [frontière israélienne], un endroit qui avait de l’importance pour eux.
Nous sommes partis afin de ramener les gens, leur dire que ça servait à rien de mourir là-bas. Ça n’avait aucune utilité.
En fait, il y avait plus de Syriens. Le régime avait une propagande claire : montrer à la télévision que des jeunes allaient à la frontière. Certains étaient du camp. Entre le camp et le Golan il y a une heure, ce n’est pas beaucoup. L’idée était de montrer en direct ces jeunes, les gens iraient chercher leurs enfants et tous se feraient tuer. Le 15 mai, sur vingt kilomètres il n’y avait pas de réseau téléphonique, donc pas de télévision, pas d’ambulance, etc. Cette fois-ci, c’était différent : il y avait des journalistes, du réseau internet, des secours, etc. Le régime savait ce qu’il faisait.
Nous sommes arrivés à la frontière, les Israéliens étaient armés. Ils avaient construit une colline de terre et, devant cette colline, ils avaient fait une tranchée remplie d’eau, il y avait aussi des mines. Les Israéliens étaient en hauteur, l’armée syrienne aussi. Les gens étaient dans la vallée, entre les deux collines. Les gens mourraient entre les deux armées. Moi j’étais en hauteur, je voyais cela. Les gens essayaient juste d’enlever le barbelé pour aller chercher leurs enfants. Les Israéliens tiraient sur les personnes, alors même qu’ils étaient sur le territoire syrien. Ils nous tiraient dessus comme si nous étions des chats. Il y avait les casques bleus et une coalition internationale. Nous leur avons demandé de réclamer aux Israéliens un cessez-le-feu de dix minutes à une demi-heure juste pour dire aux gens de reculer. Les casques bleus ont répondu qu’ils n’avaient pas ce pouvoir sur Israël, ils ne pouvaient pas intervenir. Ils ont quand même proposé à Israël de faire un cessez-le-feu, ce dernier a refusé, ne serait-ce qu’une minute. Nous avons commencé à dire aux gens de reculer. Même lorsque les gens sont revenus vers la frontière syrienne, les Israéliens ont continué à tirer. Ça ne se fait pas ! Toutes les cinq minutes, quelqu’un mourrait ou se faisait tirer dans les jambes. Environ mille personnes ont été touchées par des balles. Tous étaient presque handicapés, car les balles ne faisaient pas qu’entrer dans le corps, elles se désagrégeaient à l’intérieur. C’est impossible de retirer les morceaux de balles par la suite. Trente-huit personnes ont été tuées. À 18 heures, l’armée syrienne est arrivée et a fermé le passage pour accéder à la frontière. Personne ne pouvait plus entrer dans cette zone, ni en sortir. Les Israéliens ont commencé à diffuser un gaz.
J’étais en bas pour parler avec les gens, puis je suis remonté sur la colline [syrienne] pour aller voir les gens du Baath qui encourageaient les gens en bas « allez les Palestiniens, vous êtes des hommes, battez-vous !!! » Nous avons attaqué l’armée, nous voulions prendre leur armes, pas pour les tuer mais pour se défendre. À quoi ils servaient ? On se faisait tirer dessus et ils nous regardaient mourir, tomber comme des mouches. L’armée a évité l’affrontement, elle s’est retirée.

Vers 20 heures, les gens ont commencé à être fatigués. Les Israéliens jetaient beaucoup de gaz. Les gens repartaient. J’étais le dernier à partir. Nous sommes allés à l’hôpital, puis nous sommes rentrés au camp. Une manifestation se déroulait contre le régime. Le deuxième jour, on a demandé à avoir les corps des personnes mortes pour les enterrer dans le camp, mais le régime ne voulait pas nous rendre les dépouilles. Nous avons insisté, c’était tendu. Finalement nous avons récupéré les corps. Nous avons fait une grande marche funéraire pour ces martyrs. Il y avait un monde fou, mais cette fois-ci c’était différent. Ces personnes n’ont pas seulement été tuées par les Israéliens, le régime syrien a aussi voulu qu’elles meurent. La manifestation a commencé dans le camp, on insultait Maher El Assad car il était responsable de l’armée à la frontière. Il était directement responsable de ce drame. On insultait aussi B. Al Assad et l’armée syrienne. Personne ne parlait des martyrs. Normalement on parle des martyrs, mais là on critiquait le régime, on disait que l’armée syrienne était à la botte d’Israël. Pourquoi l’armée était à Daraa et non au Golan ou dans les territoires occupés ?
Nous avons prié pour les martyrs. Ensuite, nous sommes allés au cimetière pour les enterrer. Il y avait un responsable du FPLP-CG à l’enterrement avec beaucoup de sécurité. Les parents des morts les ont insultés « que faites-vous là ? Vous n’avez rien à faire ici ». Les gens ont attaqué le responsable, il était bien habillé avec beaucoup de sécurité autour de lui pendant que nous, la veille, on se faisait tirer dessus. Il s’est sauvé, les gens lui ont couru après. Un homme a essayé de l’attaquer, le garde s’est retourné et a tiré en l’air. Les gens se sont vraiment mis en colère, ils voulaient sa peau. C’est là que le problème a commencé : les gens accusaient les hommes du FPLP-CG d’être responsables de ce qui s’était passé au Golan. Une altercation a eu lieu. Les gens les insultaient, nous sommes arrivés à deux cent mètres de leur bâtiment. Ils nous ont frappé, ils nous ont tiré dessus à la kalachnikov. C’était la première fois qu’il y avait des tirs dans le camp. Les gens ne reculaient pas, ils avançaient vers les balles. Nous sommes arrivés devant le bâtiment. À chaque angle il y avait des snipers qui tiraient à la kalachnikov, les gens tombaient ici aussi. Les gens ont commencé à faire des cocktails Molotov, il y avait une guerre civile. Les gens ont encerclé le bâtiment. Quatorze personnes sont mortes, énormément de gens ont été blessés.
L’armée syrienne est entrée dans le camp, ils ont vu que personne n’avait d’armes chez les civils, seuls ceux du FPLP-CG étaient armés, même A. Gibril était armé et tirait sur la foule. L’armée n’a pas voulu s’en mêler, car il ne pouvait pas tirer contre le FPLP-CG, mais d’un autre côté elle ne pouvait pas non plus tirer contre des civils non armés. Il y avait une vraie hystérie. L’armée s’est retirée, mais nous on continuait à se faire tirer dessus.

Cela a commencé vers 16 heures. Vers 1 heure du matin tout le bâtiment était en feu, même les voitures, etc. Les gens étaient fatigués, il n’y avait plus grand monde. Le lendemain, ils arrêtaient les gens chez eux. Avec mes amis, on était les premiers sur leur liste. Nous nous sommes cachés chez un ami, ils ne nous ont pas attrapés.
Huit jours après environ, la sécurité militaire du camp palestinien m’a appelé. Ils m’ont dit : « on te veut. Si tu ne te rends pas, on va aller chez toi et arrêter ton père, ta mère, ta sœur ». Je me suis rendu. Ils en avaient déjà arrêté deux. Je les connaissais peu, ce n’était pas mes amis. Ils nous ont accusés d’avoir tué les quatorze morts de l’altercation avec A. Gibril. Il y avait des caméras sur le bâtiment, on nous voyait jeter des cocktails Molotov. Pour eux, c’était la preuve que nous avions tué ces gens. Ils nous ont demandé de reconnaître notre crime et de dire avec qui on travaillait. Ensuite, j’ai été emprisonné. Bien sûr j’étais préparé à cela, j’avais déjà préparé mon discours, ce que j’allais leur dire si je me faisais attraper.
Je me suis fait torturer, frapper, j’ai un problème à la jambe depuis. J’étais seul dans une cellule. On me posait des questions idiotes, du genre « pourquoi es-tu allé au Golan ? » Ils n’avaient rien contre moi, certes j’ai lancé des cocktails Molotov, mais en face ils avaient des kalachnikovs, donc…
Cinq jours après, j’ai vu le responsable de la sécurité militaire. Il m’a dit que j’allais sortir aujourd’hui. J’étais très étonné, quatorze personnes sont mortes et on m’accusait de leur meurtre. Je pensais que j’allais mourir.
Je suis sorti de prison. J’ai découvert qu’une pétition tournait sur Facebook : si je ne sortais pas, tous les camps palestiniens allaient se révolter et se retourner contre le régime ; A. Gibril était responsable et devait être en prison, pas Abu Zeid ou un autre. Les gens sont sortis manifester dans les camps, même les gens importants (médecins, ingénieurs, intellectuels).
Le lendemain de ma sortie, j’étais déjà en Algérie.

Combien de personnes ont finalement été arrêtées ?
– Nous n’étions que trois, car nous étions ceux que l’on voyait bien sur la vidéo. L’un des deux, on le voyait sur la vidéo arracher la photo d’Al Assad et l’écraser. L’autre, on le voyait scander des slogans contre le régime. Tout cela n’était qu’une mise en scène, ils avaient juste besoin de coupables à arrêter pour clore le dossier. Il leur fallait des personnes en prison, c’est tout. Nous sommes tous sortis en même temps. On m’a emmené dans le QG de la sécurité militaire pour que je signe une déclaration comme quoi je ne manifesterai plus contre le régime ou le FPLP-CG, que je n’aurais plus d’activités politiques, etc.
Dès que nous avons été libérés, nous sommes allés en Algérie. Nous avons créé l’Union des Étudiants Syriens Séparatistes du Régime. Par la suite, nous avons créé un groupe pour nous faire connaître dans les médias, etc. Nous avons commencé par travailler sur notre médiatisation. Cela nous a pris du temps. Nous organisions des rencontres entre palestiniens exilés des anciens camps. Puis j’ai voyagé.

– Quel était ton statut à ce moment-là, quand tu étais en Algérie, et après ?
– Je suis sorti avec un faux passeport. Le régime algérien ressemble en beaucoup de points au régime syrien. À la base, il était même avec le régime syrien. J’ai eu peur d’avoir des problèmes, donc je suis parti assez vite. Je devais aussi me faire opérer à la jambe. Je suis allé en Arabie Saoudite, mais je n’y suis pas resté longtemps. Je suis allé en Égypte me faire opérer là-bas. Puis je suis allé à Dubaï pour travailler, mais je n’ai pas aimé la vie là-bas.
Puis je suis venu en France. J’ai atterri à l’aéroport Charles de Gaulle. Je ne voulais pas demandé l’asile ici, je voulais aller en Suède, mais j’ai eu des problèmes avec la police douanière à l’aéroport. Je suis resté deux jours à l’aéroport, sans manger ni boire, même pas de l’eau ! Puis ils m’ont laissé demander l’asile ici.

– Est-ce que tu es encore en contact avec ta famille ? Où est-elle ?
– Mon frère est mort en martyr le 21 juillet 2013, près du camp en emmenant des blessés à l’hôpital. La moitié de ma famille est encore dans le camp et l’autre moitié est au Liban.

– Est-ce qu’ils ont subi des répressions ou du harcèlement suite à ta participation au rassemblement et à ta fuite ?
– Oui. Quand je suis parti, ils ont arrêté mon père, un jour après. Mais mon père a des problèmes de santé, il a eu une attaque, ils l’ont alors relâché. Il leur a dit que je n’étais pas son fils.

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Considérations sur la révolution, puis la guerre syrienne

– Que penses-tu de la mobilisation ou non-mobilisation internationale par rapport à la Syrie ?
– Nous pensions que nous étions dans une société internationale qui était responsable des gens, de leur protection, mais au final c’est la société internationale qui est responsable de cet extrémisme en Syrie. Par exemple, au camp, près de 150 personnes sont mortes de la famine. Où était la société internationale ? L’UNRWA était présente dans le camp avant ces événements, elle voyait cela, mais il n’y a pas eu d’ingérence, directe ou indirecte, personne ne s’est préoccupé de ces personnes. Cela fait que l’extrémisme – Daech, Al Nosra, etc. – s’est popularisé et s’est étendu, car les gens ne voyaient pas de solutions pour arrêter la mort. Il y avait un grand espoir et une grande confiance en la société internationale et les droits de l’Homme, mais maintenant les gens n’y croient plus du tout. Et moi j’en fais partie, je ne crois pas que la société internationale va aider les civils syriens ou palestiniens. Pas du tout.
Nous, nous faisions ce que nous avions à faire, notre devoir. On dénonçait ce que le régime faisait dans tous les camps, on a des preuves, mais qui va ouvrir ces dossiers ?

– Comment tu te représentes cette révolution qui, à la base, était une révolution sociale et qui a dérivé sur un conflit armé. Et comment tu te représentes la possibilité ou la non possibilité d’une transition démocratique ?
– Ça n’a pas été rapide, j’ai quitté le camp pour aller à Homs en juillet, j’ai vu les tanks du régime, présents dans les rues, alors que les gens manifestaient encore de façon pacifique. Il n’y avait pas du tout d’armes à ce moment.
Personnellement je ne vois pas d’avenir pour la Syrie, ce que je vois c’est que celui qui en profite c’est… en fait, personne n’a d’intérêt à ce que le régime syrien change. Donc, moi personnellement, je ne vois pas d’avenir pour cette région dans un futur proche.

– Qu’est-ce que tu penses des représentants de l’opposition, des porteurs de projets démocratiques qui sont exilés en France, et qui parlent au nom du peuple syrien pour une transition démocratique. Est-ce que tu as le sentiment qu’ils sont représentatifs du peuple syrien ou ça te semble complètement décalé avec la réalité ?
– La plupart des opposants vivaient déjà à l’étranger, donc ils n’ont pas vécu ce soulèvement de l’intérieur, qui au départ était pacifique. Ils n’ont pas vu comment les gens ont changé et ils n’ont pas aidé ces gens à exprimer leurs revendications. Au départ, même nous, nous ne comprenions pas que nous étions en train de manifester. Nous scandions « liberté, liberté », mais ce n’est qu’un slogan abstrait. Nous, nous voulions un vrai changement, quelque chose de vrai, nous voulions un changement avec le régime. Nous sortions manifester avec les intellectuels, les écrivains, les médecins, etc. Ce sont les premiers à avoir quitté la Syrie, pourtant ce sont des gens qui ont quitté la Syrie depuis plus de vingt ans qui représentent l’opposition. Ils ne connaissent rien sur la Syrie, c’est une façon d’exploiter la situation, d’en profiter pour se faire une place et se construire un avenir (ils servent leurs intérêts). Le nombre de morts dans les manifestations justifiait le fait d’avoir une vraie opposition, mais ce n’était pas leur préoccupation première. Moi je les vois à Paris, et dans tous les pays où je suis allé, ils ne ressemblent pas du tout au peuple syrien, mais pas du tout… je ne sais pas… c’est des gens complètement différents.
Quand les gens ont commencé à être armés, que la résistance a cessé d’être pacifique, je faisais partie des gens qui demandaient une armée libre. Nous savions que nous ne pouvions pas revenir en arrière et que le temps de la résistance pacifique était révolu. Nous avons cru en la fraction de l’armée qui s’était désolidarisée de l’armée du régime. Il ne nous manquait que des pilotes, mais ce n’était pas dans l’intérêt de la majorité que la guerre se termine. Moi c’est comme ça que je vois les choses, soit c’est par intérêt, soit parce qu’ils [la société internationale] ne voyaient pas de remplaçant à B. Al Assad, qui puisse protéger les intérêts d’Israël, protéger la région, ou tout simplement écouter les Américains. Donc, pour eux, ce qui se passait en Syrie c’était excellent. Il n’y avait alors pas de véritable aide envers l’armée libre. Ceci a conduit à l’arrivée des Islamistes, qui en plus avaient des aides venant de l’Arabie Saoudite, de Dubaï, de pays généralement opposés au régime.

Traduction : Sabrine Shahin-Ziyadeh

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